Ingrid Betancourt a été prisonnière de la guérilla des FARC pendant un peu plus de six ans. Maintenant, elle est une star des médias, notamment en Europe. Mais qui est-elle vraiment et le statut de héros est-il bien mérité ? Inger Enkvist, professeur d’espagnol à Lund, donne ici une description détaillée de l’homme politique colombien.
Dans le paysage politique colombien, Ingrid Betancourt occupe une place à part. Ancienne députée, elle aura passé plus de six ans et demi captive des FARC, avant d’être propulsée sur la scène médiatique mondiale, particulièrement en France. Son aura fascine : nombreux sont les journalistes étrangers, à l’image de K G Bergström, qui tombent sous le charme de son éloquence, de sa culture, de son magnétisme. Maîtrisant plusieurs langues, elle rayonne en espagnol, en français, en anglais. Son livre, La rage au cœur, publié en 2002, la présente comme une figure quasi sacrée, une héroïne moderne. Mais à mesure que le temps passe, l’enthousiasme des soutiens français laisse place à la perplexité. Certains s’interrogent : d’où vient ce goût du faste, cette image de soi si affirmée ? Même d’autres anciens otages préfèrent prendre leurs distances.
Pourquoi de tels contrastes autour d’Ingrid Betancourt ? Son histoire illustre à quel point l’image publique d’une personnalité peut être façonnée, amplifiée, parfois déformée par les médias, surtout lorsque le sujet vient d’un pays lointain, peu connu. Lors de sa visite à Québec fin septembre 2009, la scène se répète : elle accumule les distinctions. Médaille de l’Assemblée nationale, prix Reporters sans frontières, Prix du courage féminin de Radio Canada, doctorat honorifique, plateaux télé… La liste est longue, et l’hommage constant.
Cependant, cette reconnaissance internationale s’appuie davantage sur la notoriété d’Ingrid et sur un travail de communication habile de la part de sa famille, que sur un soutien populaire en Colombie. La trajectoire familiale en dit long : une lignée catholique conservatrice, partagée entre Bogota et Paris. Son père, Gabriel Betancourt, fut doublement ministre et diplomate. Sa mère, Yolanda Pulecio, ancienne reine de beauté, s’est installée à Paris avec ses filles après le divorce. Ingrid fréquente alors les cercles mondains, étudie à Sciences Po, croise la route de Dominique de Villepin, futur Premier ministre.
Très jeune, elle épouse le diplomate français Fabrice Delloye, dont elle aura deux enfants. Mais la vie de famille cède vite le pas à la politique : Ingrid retourne en Colombie, divorce, et se lance dans une campagne parlementaire. Son second mari, Juan Carlos Lecompte, devient son soutien et son stratège en communication. Dès 1994, Ingrid s’affiche dans les rues de Bogotá, distribuant des préservatifs pour dénoncer la « contamination » de la corruption. Élue députée libérale, elle réitère en 1998 pour le Sénat : cette fois, elle brandit des masques anti-pollution, symbole de l’air irrespirable de la vie politique colombienne. Le ton est mordant, la campagne, marquante. Elle décroche un siège.
En 2002, elle vise la présidence et fonde son propre parti. Son mari propose le nom « Oxygène vert », clin d’œil à l’idée de renouveau pour le pays. Ingrid innove : elle distribue du Viagra pour « relever » la politique nationale. Elle sollicite Pixot, éditeur parisien à succès, pour publier son manifeste politique, écrit avec une romancière selon la journaliste Thomet, un point jamais clarifié.
Le récit, centré sur une héroïne jeune, brillante, incorruptible, séduit hors des frontières. Le livre est traduit dans une vingtaine de langues grâce à une campagne promotionnelle efficace, mais l’écho reste faible dans son pays. À la veille des élections, un sondage de la revue Semana la crédite de moins de 1% des intentions de vote. Sur la question de la lutte contre la corruption, même constat : l’opinion ne la place pas en tête. Le scrutin confirme ce désamour : Álvaro Uribe l’emporte largement, Ingrid, elle, ne franchit pas le seuil symbolique.
L’histoire Betancourt, sous ses airs de conte, s’appuie donc sur un récit personnel mis en avant par des réseaux familiaux et médiatiques, plus que sur une adhésion nationale. En parallèle, le contexte colombien reste tendu. Le président Pastrana tente de négocier avec les FARC en leur concédant un vaste territoire, mais la guérilla profite de cette latitude pour se renforcer. Lorsqu’en février 2002, l’État reprend ces zones, Ingrid décide de s’y rendre malgré les avertissements des forces de l’ordre. Elle signe un document attestant qu’elle s’y rend à ses propres risques. Le piège se referme : un barrage la bloque, elle est enlevée. Seule Clara Rojas, son bras droit, reste captive avec elle.
Pourquoi avoir pris un tel risque ? La question intrigue toujours. Thomet émet des hypothèses : Ingrid espérait peut-être que sa présence dans la région doperait sa cote en chute libre, ou qu’elle pourrait user de son influence supposée auprès des FARC. La suite, on la connaît : la captivité dans la jungle, partagée par d’autres prisonniers, dont trois Américains, Gonsalves, Stansell et Howes. Leur témoignage, publié en 2009, est sans détour : ils racontent la maladie, la faim, les marches épuisantes, les nuits enfermés dans des cages, les gardiens armés et déconnectés du monde extérieur. Les prisonniers colombiens, eux, sont parfois enchaînés aux arbres ou entre eux. Mais ils insistent : la torture systématique n’est pas au programme, la peur, elle, est constante.
Le décès du père d’Ingrid, trois mois après l’enlèvement, ne freine pas la mobilisation familiale. Sa mère sollicite chefs d’État et pape, multiplie les appels médiatiques, tandis que sœur, ex-maris et amis orchestrent des campagnes de soutien, particulièrement en France. Les « Verts » se mobilisent, des villes la nomment citoyenne d’honneur, des portraits géants sont accrochés sur les façades. Dominique de Villepin, ancien professeur d’Ingrid, pousse l’ambassade de France à négocier avec la guérilla, propose même une rançon. La France s’investit, au point de flirter avec l’absurde : en 2003, alors Premier ministre, de Villepin envoie un avion militaire au Brésil pour tenter de la libérer, sans prévenir les gouvernements concernés. Privé et politique se mêlent dans un ballet diplomatique inédit.
Pendant que le temps s’étire, les témoignages des trois Américains révèlent une autre facette d’Ingrid. Ils la décrivent brillante, mais aussi arrogante et individualiste, capable de nouer des alliances stratégiques, par exemple avec le sénateur prisonnier Luis Eladio Pérez. Ils lui reprochent d’avoir, à certains moments, collaboré avec les geôliers contre d’autres otages. L’ambiguïté domine. Clara Rojas, elle, suscite plutôt l’admiration pour sa droiture, même si elle s’éloigne d’Ingrid. Tombée enceinte d’un guérillero, elle donne naissance à Emmanuel dans le camp, et sera libérée avant Ingrid.
L’opération de libération, le 3 juillet 2008, relève du roman : 15 otages, dont Ingrid et les trois Américains, sont extraits sans violence, grâce à une ruse de l’armée colombienne. Les geôliers, trahis par leurs propres chefs, cèdent. La scène fait le tour du monde. Ingrid retrouve sa mère, ses enfants la rejoignent à Bogota dans l’avion présidentiel envoyé par Sarkozy. À peine le temps de respirer : elle s’envole vers la France, accueillie en grande pompe par le président et Carla Bruni, reçoit la Légion d’honneur le 14 juillet. Les médias s’emballent. Larry King lui demande à la télévision si elle a subi des tortures, si elle a sauvé Emmanuel. Ingrid élude, laissant planer le doute. Clara Rojas, piquée au vif, rectifie publiquement : Ingrid n’a jamais été en contact avec son fils, et leurs relations étaient quasi nulles en captivité. Elle souligne le côté théâtral d’Ingrid, regrette son manque de cohérence. Même prudence sur le plan politique : elle ne se reconnaît pas en elle.
Dans la sphère privée aussi, les liens se distendent. Ingrid, après sa libération, laisse peu de place à son époux Juan Carlos. Aujourd’hui, elle vit à Paris, entourée de sa mère et de sa sœur, toutes deux divorcées. En public, Ingrid cristallise les débats : icône de l’idéalisme pour certains, questionnement sur ses véritables accomplissements pour d’autres. Son parcours, marqué par une succession de prix, Prix Príncipe de Asturias, nomination au Nobel de la paix, et de distinctions, la place sous les projecteurs. Elle-même s’y prépare : un communiqué annonce la réservation d’une salle au Meurice pour la conférence de presse du Nobel, qu’elle n’obtient finalement pas.
Ses relations avec ses éditeurs se tendent : les exigences financières d’Ingrid freinent la publication de ses mémoires, mais elle parvient à vendre les droits cinématographiques de son histoire. Le récit Betancourt se compose d’éléments disparates. Sa longue épreuve en captivité force la compassion, comme pour tous ceux restés dans l’ombre des FARC. Mais ce vécu ne confère pas nécessairement une stature politique, ni en Colombie, ni ailleurs. L’affaire Betancourt met en lumière la puissance des récits médiatiques, l’influence des campagnes de communication, et le poids des intérêts privés dans la diplomatie.
Dans ce feuilleton à rebondissements, Ingrid Betancourt demeure une figure insaisissable, partagée entre reconnaissance internationale et réserve nationale. La saga continue : divorce, règlements de comptes entre anciens otages, révélations en librairie, adaptation cinématographique en préparation. Faut-il s’attendre à la voir érigée en figure mythique, version moderne de Jeanne d’Arc ? Ou son destin restera-t-il celui d’une célébrité hors-sol, plus admirée à l’étranger que reconnue chez elle ?
Inger Enkvist, professeur d’espagnol à l’Université de Lund, a également publié dans Svensk Tidskrift sur l’école suédoise et la formation des enseignants.

