Trois millions de Syriens ont traversé la frontière en quête d’un avenir plus sûr, mais la réalité qui les attend en Turquie a tout d’un cul-de-sac. L’argent manque, le logement aussi, et sur ces foules déplacées, seules 7 000 personnes ont décroché un permis de travail, loin des promesses d’accueil posées il y a un an. Résultat : des milliers d’exilés se retrouvent à la merci de patrons peu scrupuleux, happés par les chaînes de production textile locales.
Sans contrat, sans permis, ces travailleurs syriens sont recrutés à la chaîne dans les usines de confection qui tapissent le pays. Leurs conditions ? Salaires bien en deçà du minimum légal, journées interminables, et aucune couverture sociale. La Turquie, il faut le rappeler, s’impose comme le premier fournisseur de vêtements de la Suède hors Union européenne, après la Chine et le Bangladesh. Un débouché de choix pour de nombreuses enseignes scandinaves, qui profitent d’un marché de la main-d’œuvre à la dérive.
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Un nouveau rapport signé Fair Action éclaire d’un jour cru les pratiques de deux poids lourds suédois du secteur, Kappahl et Gina Tricot. D’après Maria Sjödin, de Fair Action, ces marques ne prennent même pas la peine de contrôler les conditions chez leurs sous-traitants, malgré des alertes répétées. Impossible, donc, de savoir si les Syriens employés au fond de la chaîne touchent un salaire digne ou travaillent à un rythme supportable. Les initiatives pour garantir des emplois décents ? Aux abonnés absents.
Dans le rapport, les témoignages recueillis révèlent un quotidien sans issue : douze heures de travail par jour, six jours sur sept, pour une paie qui ne suffit même pas à se loger ou se nourrir. Sans papiers, ces ouvriers n’osent pas protester, une plainte peut leur coûter leur gagne-pain du jour au lendemain. Maria Sjödin enfonce le clou : les grandes marques doivent aller au-delà du simple affichage, et enquêter plus loin que leur premier cercle de fournisseurs. Les abus se nichent justement chez ces innombrables sous-traitants, tapis dans l’ombre des grandes commandes.
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Engin Celik, représentant du syndicat Deriteks, le confirme : “Ils doivent accepter tout ce qu’on leur impose. Un licenciement peut tomber du jour au lendemain.”
La situation n’est pas isolée. Chez Gina Tricot, un vêtement sur trois vendu en Suède sort d’un atelier turc. Selon Fair Action, ni Gina Tricot ni Kappahl ne cherchent à surveiller sérieusement les conditions de ceux qui, par exemple, fabriquent les fils ou tissent les tissus pour leurs collections.
Interrogée par téléphone, la responsable RSE de Gina Tricot, Johanna Jigmo-Linde, botte en touche et renvoie au PDG Per Johan Swartling, qui reste injoignable. Sur son site, l’entreprise brandit son engagement envers le code de conduite BSCI, censé améliorer les standards sociaux, et affirme visiter régulièrement ses fournisseurs. Mais pour Fair Action, ces déclarations sonnent creux.
Maria Sjödin ne mâche pas ses mots : aucune preuve d’actions concrètes, aucune exigence réelle adressée aux fournisseurs. “Parler de coopération ne suffit pas. Il faut passer aux actes, appliquer les lignes directrices dans la réalité, et mettre la pression sur les partenaires locaux.” Elle invite également les consommateurs à demander des comptes, notamment via les réseaux sociaux, sur la provenance des vêtements et les droits des travailleurs.
Déjà l’an dernier, la BBC soulevait le voile sur l’exploitation des réfugiés syriens, y compris des enfants, dans les ateliers turcs. Leur enquête soulignait que beaucoup manipulaient des produits chimiques dangereux sans protection, pour moins de dix couronnes de l’heure.
La règle ne varie guère : salaires inférieurs au minimum, absence d’assurance maladie, et une précarité constante. Engin Celik, du syndicat Deriteks, le constate chaque jour : “Les ouvriers syriens n’ont pas d’autre choix que de tout accepter. Un mot de trop, et ils sont à la porte.”
Face à cette réalité, difficile de ne pas s’interroger sur la responsabilité des marques qui inondent les vitrines européennes de vêtements fabriqués à bas prix. Derrière chaque étiquette, il y a parfois douze heures de labeur silencieux, des droits bafoués, et l’ombre d’une vie suspendue à un fil.

