Après un court trajet en train et une longue marche, nous voyons ce que nous n’avons vu que sur les photos. Une zone remplie de petites maisons aux couleurs différentes, malgré l’aspect usé et boueux. Des milliers de personnes se déplaçant dans des allées différentes et des odeurs qui ne ressemblent à rien d’autre que nous connaissions. Nous avons rencontré l’un des plus grands bidonvilles du monde, Dharavi.
Dès notre arrivée, l’équipe de guides de Reality Tours and Travel nous attend. Le soleil est lourd, il pèse sur les épaules comme une chape invisible. On se laisse happer par le flot de centaines de personnes, chacune filant dans sa propre direction, à son rythme. On nous distribue des plans, mais l’illusion de contrôle s’effrite vite. Nos guides insistent : ici, sortir un appareil photo est interdit.
Les rues débordent de vie : animaux, habitants, marchands ambulants, tout s’entremêle dans une cacophonie d’odeurs et de mouvements. Les yeux ne savent plus où se poser. Des enfants jouent en zigzaguant entre nos jambes, tandis que des hommes saluent, le sourire aux lèvres, dans presque chaque entrée. On traverse un marché où tout se vend, des fruits au poisson, avant de s’enfoncer dans le cœur du bidonville.
Notre guide, Champ, connaît ces ruelles comme sa poche : il a grandi ici, à Dharavi. Il nous demande de rester groupés, de ne jamais perdre de vue le chemin : se perdre ici n’a rien d’anodin. Nous pénétrons alors dans une allée si étroite qu’il faut avancer en file indienne. L’obscurité s’installe, la boue colle aux semelles, les câbles électriques pendent à hauteur de tête. Parfois, on avance sur des briques, évitant de justesse les flaques d’eau croupie.
Champ nous glisse, mi-voix : « Les passages ressemblent à des labyrinthes géants, les premiers instants donnent juste envie de faire demi-tour. » Les effluves changent d’un pas à l’autre : encens, canalisations, ordures, épices, présence humaine et animale. Le nez ne parvient plus à distinguer l’origine des senteurs, tout se mélange, tout s’impose à la fois. Dharavi s’apparente à une ville dans la ville, avec ses propres quartiers.
La section musulmane est la plus dense, grouillante d’activités : la majorité y travaille dans des ateliers que la communauté a fondés elle-même. Du côté hindou, la densité retombe un peu, des couleurs égaient les façades. Plus loin, des immeubles se dressent, mais nous n’irons pas jusque-là.
Sur le chemin du retour de l’école, nous croisons des enfants, sac sur le dos, dans la partie hindoue. Plus loin, des femmes pétrissent le pain à même la rue. Les odeurs de cuisson s’échappent des petites places. À l’autre bout, des hommes se pressent vers le temple central de la section musulmane pour la prière. Dans chaque entrée, d’autres s’activent, bricolent, réparent, recyclent. Ici, tout le monde s’affaire.
Les conditions de travail sont rudes, sans équipements ni formation. La plupart œuvrent dans le recyclage : plastique, cuirs, déchets divers sont transformés sur place en produits qui finiront sur les marchés de Mumbai, parfois jusque dans nos assiettes ou nos sacs, sans qu’on le sache.
Le cœur de Mumbai
Dharavi recouvre environ 2,5 kilomètres carrés. Vu du ciel, ce quartier compact prend la forme d’un cœur, d’où son surnom de « cœur de Mumbai ». Sur cette surface, plus d’un million de personnes vivent entassées. On tente d’y construire des logements supplémentaires, mais il s’agit le plus souvent de tours, dont peu veulent entendre parler. Les appartements proposés sont plus solides, mieux équipés, mais quitter sa maison, c’est perdre son gagne-pain et sa communauté.
Ici, les boutiques et les ateliers s’installent au rez-de-chaussée des habitations. La vie se déroule au centre du quartier, au plus près des autres, là où les clients et les voisins ne sont jamais loin. Quitter ce tissu urbain, c’est rompre les liens, perdre l’accès direct au travail et à la solidarité locale.
Deux adolescents passent, riant sous le soleil. Nous faisons halte pour acheter de quoi boire, l’occasion d’échanger avec Champ. Il se dit chanceux : il a décroché ce travail après des études de gestion, et son anglais, il l’a appris devant des films en version originale. Les 200 roupies dépensées pour quelques boissons représentent l’équivalent d’une journée de salaire pour bien des habitants de Dharavi. Ici, l’alcool est rare. Les enfants, attirés par nos bouteilles, tentent d’en dérober, mais leurs parents les rappellent vite à l’ordre. Le babysitting, ici, se fait à coup de réprimandes fermes.
Nous sommes invités à entrer dans une petite maison. Derrière nous, une ribambelle de jambes d’enfants s’invite à la visite. Un échange bref en hindi avec Champ, puis les enfants filent. Reste un petit garçon, trois ou quatre ans, vêtu d’une chemise blanche défraîchie. Il se faufile dans la pièce, grimpe sur le rebord de la cuisine, agile malgré ses jambes courtes. On comprend vite qu’il connaît ce décor par cœur.
La maisonnette fait une dizaine de mètres carrés, une unique pièce où huit personnes partagent tout : cuisine, salon, chambre, salle de bain. Le loyer grimpe à 5000 roupies par mois, à peine 700 couronnes suédoises. Champ précise : il n’y a pas vraiment de place pour tous. Certains dorment sur des planches, d’autres sous la douche, d’autres encore sur l’évier. Malgré tout, on s’estime heureux d’avoir un toit.
Le petit garçon nous observe, curieux, sans comprendre un mot mais attentif à la moindre parole. Champ le taquine, visiblement complice. « Il a grandi dans la partie hindoue, il vit à deux portes avec sa famille. Je les connais tous », explique-t-il en souriant.
Reality Tours and Travel propose ces circuits pour montrer la réalité de l’Inde et de ses bidonvilles, loin des clichés. Ce qu’ils veulent faire comprendre, c’est que la vie ici ne se résume pas à la misère ou à la faim. Il y a une force, une solidarité, une identité collective que bien des quartiers de Mumbai pourraient leur envier. Mon regard sur Dharavi a changé. À la lumière de ce que j’ai vu, difficile d’oublier la vitalité qui anime chaque recoin de ce quartier hors-norme.

